Du silex au smartphone

Du silex soigneusement taillé au smartphone dernier cri, les outils humains ne cessent de fasciner. À travers cette comparaison surprenante, Jean Charpiot interroge notre rapport aux objets technologiques et le pouvoir que nous leur attribuons parfois.

« Smart » : anglicisme signifiant selon le contexte brillant, élégant, intelligent.
Les outils ne sont pas que de simples instruments ; ils sont souvent des objets de fascination, jusqu’à devenir des mythes qui soudent une communauté. Le smartphone en est un des derniers avatars.

 

Image générée par IA

Du silex au smartphone : une même séduction

Imaginez un homme de Cro-Magnon contemplant un silex qu’il a inlassablement poli. Il voulait un outil efficace : le résultat dépasse ses attentes. Fasciné par sa beauté il le prend dans sa main et caresse doucement ce volume parfait. C’est certain, les dieux ont guidé sa main, et son œuvre a sûrement des pouvoirs magiques. Cela va asseoir un peu plus son autorité sur la tribu…

Quelques dizaines de millénaires plus tard. Posé devant vous, votre smartphone séduit votre regard : tout est parfaitement poli, les angles sont admirablement arrondis, aucune aspérité, aucune béance ne trouble son harmonie. Votre œil subjugué appelle votre main.

Au toucher une extrême douceur incite vos doigts à glisser délicatement sur toutes ses faces. On dirait un silex longuement poli par un lointain ancêtre. Pour l’instant, votre appareil est éteint, inerte. Tout à l’heure, il réagira à vos caresses, et votre main croira le dominer…

 

Oui, tout en lui appelle la caresse, et c’est là sa force et sa ruse : il happe votre regard, puis il aimante votre main. Regardez dans un bus ou à la terrasse d’un café : les mains le cherchent machinalement, même sans motif. Vous aussi avez envie de l’allumer ? Ce besoin (compulsif ?) de le faire vivre sous vos doigts n’est pas anodin.

La technologie, entre savoir et illusion de pouvoir

Bien sûr, c’est un outil multi-usage très efficace, une sorte de couteau suisse, qui vous offre des services et une ouverture sur le monde par où vous pouvez puiser tout ce qui vous intéresse. Oui, on peut se limiter à cet usage qui rend tout savoir immédiatement accessible.

Mais il est facile de se laisser entraîner dans les sables mouvants des sites de vente en ligne et des réseaux sociaux, ces plateformes où vous pouvez partager votre vie quotidienne, vos opinions, vos images, sans voir les dangers. Ils vous aident tant : résoudre vos problèmes, surmonter vos angoisses, vous renvoyer une belle image de vous !

Cet objet si banal nous inculque à notre insu une certaine manière de voir le monde, et sa technologie lui confère des attributs proches de la magie : il donne à son utilisateur l’illusion de maîtriser un savoir et un pouvoir. De plus, nous projetons sur lui une intelligence qu’il n’a pas, tout comme les premiers humains pouvaient attribuer des pouvoirs à un silex parfaitement taillé et poli.

Ce silex était le fruit d’un long travail, comme votre smartphone est l’aboutissement de longues recherches technologiques ; et pourtant le silex plongeait la tribu éblouie dans la fascination, tout comme vous êtes fasciné par les pouvoirs de votre outil électronique.

Le regard humain rend les objets magiques

Mais quand on attribue à une œuvre humaine des pouvoirs qui dépassent ce qu’elle est réellement, la distance n’est plus très grande avant de tomber dans l’idolâtrie.

Hier, le silex admirablement poli témoignait d’un savoir-faire, renforçait le prestige du tailleur et nourrissait les récits et les croyances de la tribu. Aujourd’hui, le smartphone manifeste la puissance de la technique, relie ses utilisateurs dans de vastes communautés et nourrit à son tour l’idée qu’il nous fait accéder à un monde invisible.

L’outil n’a pas changé de nature : c’est toujours l’homme qui, au-delà de son utilité, lui prête une part de mystère, voire de magie. Ce n’est pas l’outil qui est magique, c’est le regard que l’homme porte sur lui qui le rend magique.

 

Jean Charpiot

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