Que celui qui a des oreilles entende

Du cri de Cassandre aux lamentations de Jérémie, jusqu’au chant d’espérance de Bach, trois voix traversent les siècles et nous interpellent. À l’heure où les alertes écologiques se multiplient, saurons-nous les entendre — et choisir la voie du changement plutôt que celle du fatalisme ?

Trois voix traversent les siècles : écoutons leur polyphonie.

 

Il y a plus de cinquante ans, l’agronome René Dumont, s’appuyant sur des indices scientifiques, alertait sur un possible changement climatique lourd de conséquences. Aux élections présidentielles de 1974 son programme avertissait de dérèglements écologiques et d’épuisement des ressources : il obtint 1,32 % des suffrages exprimés… Trente ans plus tard, le président Chirac clamait ; « La maison brûle, et nous regardons ailleurs ». Écoutons :

LA VOIX QUI CRIE EN VAIN

Cassandre, je pense à toi. Tu le savais : les Grecs détruiraient Troie. Tu le criais ! Mais personne ne t’a crue : Apollon t’avait maudite. Ton pouvoir de prophétiser était devenu une parole tragiquement inutile. Personne n’y croyait.

Les Troyens étaient condamnés à subir la fatalité de leur destinée, mais notre époque porte en elle la responsabilité de son devenir, car nous pouvons croire ou pas les lanceurs d’alertes, qui ne subissent pas une malédiction mais cherchent à nous dessiller les yeux. Ce n’est pas la tragédie du destin fatal de Cassandre, sauf à croire que les catastrophes d’aujourd’hui sont un châtiment divin (c’est un autre sujet…), mais plutôt une situation pathétique, au regard des débats souvent pitoyables, et dramatique par la détresse de ceux qui subissent crises et catastrophes et se battent pour survivre.

LA VOIX QUI APPELLE , SE LAMENTE ET IMPLORE

Cassandre, je ne t’oublie pas, mais voici le prophète Jérémie.

Depuis l’aube de l’humanité, les scientifiques n’ont jamais eu autant de connaissances, mais nous n’avons jamais eu autant de mal à passer du savoir à l’action. Il y a ceux qui n’y croient pas, ceux qui n’ont pas envie de changer leurs habitudes, ceux qui pensent que « tout va s’arranger »…

Lors des incendies de l’été, on a pu constater que les catastrophes climatiques sont en partie les conséquences  de choix politico-économiques et de notre difficulté à changer de mode de vie. Le malheur n’est donc plus une fatalité aveugle, il prend un sens : il devient une conséquence explicable, scientifiquement pour le climat, moralement pour Jérémie, qui avertit Jérusalem pour tenter d’éviter la catastrophe causée par son infidélité à Dieu, et appelle à la repentance : « Si vous revenez, le malheur peut être évité ». Il n’est pas écouté, on le persécute, et la sanction divine annoncée se produit. René Dumont n’a pas été persécuté, mais on s’est moqué de lui… On ne se moque plus des pompiers de Fontainebleau ou de Gironde, et on cherche des solutions. Parallèlement, Jérémie garde une lueur d’espoir et annonce une nouvelle alliance, qui préfigure le message christique.

LA VOIX QUI CHANTE

Après Cassandre et Jérémie, osons en contrepoint la parole qui devient chant et nous transforme intérieurement. L’œuvre de Jean-Sébastien Bach est totalement étrangère au fatalisme grec, même si le musicologue Gilles Cantagrel n’hésite pas à comparer les Passions de Bach aux tragédies grecques en raison de la force dramatique de ces œuvres. Mais à l’inverse de la malédiction de Cassandre, qui rend sa parole inaudible, la musique de Bach est un instrument qui rend la Parole efficace. À l’opposé de la désespérance, Cantagrel souligne que les Passions sont une « prédication sonore qui fait résonner l’espérance et la Grâce ».

 

Cassandre crie une fatalité inaudible ; Jérémie appelle à un sursaut pour espérer changer le cours des événements, comme Dumont et les lanceurs d’alertes ; Bach se place après le scandale de la Croix, et chante le message christique.

 

 

Et aujourd’hui, quelle voix/voie choisirons-nous de suivre ?

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