Le bonheur par l’art

Après une première présentation dans Paroles Protestantes, le pasteur Yvan Bourquin revient sur John Ruskin (1819-1900). Pour ce penseur nourri de la Bible, l’art ne doit pas montrer une perfection trompeuse mais témoigner de la réalité dans ses aspérités, une invitation à faire de sa vie une œuvre.

Genèse d’une théorie de l’art

Nous avons entrepris une rapide présentation de John Ruskin (1819-1900) dans le numéro de septembre de Paroles Protestantes : l’article a eu quelque répercussion et nous conduit à reprendre la plume pour développer le propos. Ruskin interroge les protestants que nous sommes, dont, il faut bien l’avouer, le sens artistique n’est pas le point fort. Il a été élevé dans une atmosphère très puritaine et a appris à lire quotidiennement la Bible et il y a pris, selon ses dires, l’amour de la beauté et d’une certaine grandeur. On classe de ce fait Ruskin parmi les moralistes – alors que ses travaux sont à la fois ceux d’un historien, d’un archéologue, d’un artiste à ses heures – parce qu’il propose à ses lecteurs un certain type de vie. Ruskin est précisément surtout sensible à la signification et à la valeur morale des œuvres artistiques. A travers l’œuvre Ruskin cherche, non seulement pour la comprendre, mais aussi pour la juger, l’âme d’une civilisation dont elle est la manifestation. Derrière les lignes et les formes, il sonde les sentiments qui s’y expriment. Son christianisme se fonde ainsi sur deux convictions : premièrement la valeur infinie, éternelle et inestimable de toute âme humaine (notion centrale qu’on retrouve chez le théologien emblématique du protestantisme libéral, Adolf von Harnack, dans L’Essence du christianisme, publié en 1900) ; secondement, l’imperfection de l’être humain, qui est, paradoxalement, la source de sa possible dignité, si cet état de fait est reconnu et assumé.

 

Ruskin tire de ces réflexions préalables une thèse qui détermine la marche de ses travaux subséquents : le but de l’art ne peut être de montrer une perfection aussi idéale que trompeuse, mais de témoigner de la réalité dans sa crudité et dans ses aspérités.

La vérité artistique

Ruskin s’oppose ainsi de front à l’art formel de la Renaissance avec son goût de la symétrie, de l’équilibre et d’une perfection liée aux proportions du corps humain idéalisé, dans le prolongement de la redécouverte de l’Antiquité : il n’y voit que la complaisance de l’homme pour lui-même et pour son savoir. Par l’effet de cette complaisance, l’homme se livre à l’orgueil et accessoirement au plaisir réduit à son expression la plus superficielle et la plus mondaine.

 

Ruskin oppose la force jaillissante de l’âme au calcul et à la mesure et propose une plongée dans la vie profonde, une exploration de la vigueur native généreuse, de la spontanéité créatrice telles qu’elles se retrouvent dans l’enfant, l’homme du peuple, l’artiste et le génie…

 

Ruskin met l’infinité au-dessus de la perfection du savoir et de la forme et estime donc que l’œuvre doit être portée et animée par une exigence spirituelle : l’être humain avec ses élans et ses imperfections pressent Dieu et se situe par rapport à lui et s’humilie, mais sans bassesse.

Une certaine vision de l’homme

Si c’était la perfection qui devait prévaloir, l’animal serait au-dessus de l’être humain, car l’animal est toujours parfait en son genre : il est adapté à son milieu et répond adéquatement à ce qu’il doit être. Pourtant l’homme lui est supérieur, parce qu’il est toujours plus que ce qu’il peut et moins que ce qu’il veut être. La grandeur humaine est traversée d’échecs et gâtée d’impuretés : elle reste l’ébauche d’un dynamisme toujours tenté et renouvelé, indépendamment d’un succès réalisé. Que ce soit dans le domaine de l’art ou dans celui de la conduite de la vie, dès que les règles et le formalisme l’emportent, ce n’est plus le grand style de vie, mais de l’académisme et du moralisme étriqué ; ce n’est plus de l’art, mais de l’industrie…

L’art gothique

Ruskin participe à ce mouvement de redécouverte et de sauvegarde de l’art défini comme « gothique », et donc comme barbare, par tous ceux qui voulaient dénoncer sa rusticité, sa grossièreté et son foisonnement débridé. Ruskin a précisément rappelé que l’imperfection constitue une dimension essentielle de l’art et de de la condition humaine. L’art gothique est vivant, parce que, comme la vie, il ne nous livre pas des œuvres achevées. Ruskin admire dans l’art gothique cet élan qui le porte toujours au-delà de ce qu’il est, semblable à cela au génie qui se déploie jusqu’à ce qu’il commence à défaillir et à éprouver la limite de son pouvoir. Les colonnes et les voûtes s’élancent vers le ciel : l’art gothique vivifie le mouvement en lui conférant le sens de l’infini et de la liberté, au risque de l’effondrement. La vie a besoin de changement, de mouvement et engendre la diversité exubérante des formes et des détails jusqu’à se perdre dans ce mouvement ascendant. Le propre d’une telle dissymétrie est le refus de se reposer dans une illusoire perfection. De même le mouvement de l’âme humaine vers les cimes délivre de la routine, de l’ennui et aiguillonne l’esprit.

 

Cela explique la prédilection de l’artiste gothique pour la végétation : l’artiste ne copie pas, mais reconnaît les traits originaux et essentiels d’une plante dont il tire des variations infinies et des applications sans cesse nouvelles, comme s’il collaborait à l’œuvre même du Créateur.

 

Cette fantaisie se prolonge jusqu’au goût du grotesque dans lequel Ruskin discerne l’allégresse de l’imagination gothique.

 

Comment dès lors ne pas admirer cette œuvre de la cathédrale gothique qui associe jusqu’aux plus humbles et aux plus maladroits à l’œuvre commune, qui mêle le sordide au sublime et qui révèle ainsi une sorte de fécondité inépuisable de la nature, jamais en repos, mais tendue passionnément vers Dieu ?

La mission de l’art

Elle est, selon Ruskin, «de représenter les apparences et d’augmenter leur impression naturelle sur les êtres vivants ». Et il ajoute : « La fonction de l’artiste en ce monde est d’être une créature voyante et vivante, un instrument si tendre, si sensitif (…) qu’aucune expression fugitive dans les objets ne puisse être oubliée (…). Sa vie n’a que deux buts ; voir, sentir. »

 

L’art fait vibrer les impressions que la perception des choses et des corps nous propose ; cela assigne à tout être humain la vocation de devenir l’artiste qui travaille à l’œuvre de sa vie et à prolonger, développer et transfigurer les lignes de force de la vie. C’est toute une manière d’être qui s’en trouve définie. L’œuvre d’art et l’œuvre d’une vie révèlent un esprit. L’artiste s’y exprime et celui qui admire s’y retrouve.

 

Le bonheur consiste, dans cette optique, à s’exposer pleinement à la vie, à s’affronter à ses aspérités et à ses désordres, pour y faire l’expérience d’une grâce possible à ratifier et à célébrer.

 

Pasteur Yvan Bourquin

 

Illustration : John Ruskin, Le porche nord-ouest de Saint-Marc, Venise, 1877 – domaine public

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